Lorsque votre patrimoine atteint un certain niveau, les différentes facettes de vos finances deviennent dès lors étroitement liées et donc plus compliquées. Vous êtes peut-être propriétaire d’entreprise, ou encore détenteur d’une société de portefeuille, de différentes propriétés, de fiducies et de comptes d’investissement auprès de diverses institutions. Une décision dans un domaine peut facilement en affecter un autre, comme, vos liquidités personnelles, votre entreprise et les ressources de votre famille à l’avenir.

Les « erreurs » de placement se limitent rarement à un malencontreux choix de fonds d’investissement. Souvent, c’est dans la manière dont les choses sont structurées, dont les conseillers collaborent ou dans la façon dont la famille aborde les questions d’argent, ou encore à quel moment les décisions sont prises que surviennent les difficultés. Heureusement, ces schémas sont relativement courants et, avec un minimum de planification, les choses rentrent généralement dans l’ordre.

Dans le cadre professionnel de notre collaboration avec des familles canadiennes fortunées, force est de constater que les mêmes problèmes se répètent d’une famille à l’autre. Le présent article met en lumière cinq des erreurs d’investissement les plus courantes et propose des moyens pratiques d’en limiter les facteurs de risque associés à chacune.

Pourquoi les décisions d’investissement revêtent-elles une toute autre perspective lorsque le patrimoine est important?

Plus la richesse augmente, plus la complexité s’accroît. Une famille à la tête d’une entreprise active, d’une société de portefeuille, d’une fiducie familiale ou de diverses propriétés est confrontée à une réalité très différente de celle d’une personne qui dispose d’un REER et d’un prêt hypothécaire.

Plusieurs de nos clients ont des actifs répartis d’une multitude de façons, soit dans des comptes de placement d’entreprise, des portefeuilles personnels non enregistrés, des comptes enregistrés tels que REERs, FERRs, CELIs et REEEs, des fiducies constituées à des fins successorales, et des biens immobiliers situés dans une ou plusieurs provinces, voire plusieurs pays. Chacune de ces situations possède ses propres règles fiscales, obligations déclaratives et rôle au sein de la planification globale. Une décision sur un aspect peut engendrer des répercussions dans d’autres domaines.

Par exemple, permettre à un important portefeuille de placements passifs de croître au sein d’une société d’exploitation peut limiter le droit à la déduction accordée aux petites entreprises et, s’il n’est pas révisé avant une vente, peut également affecter la capacité de l’actionnaire à demander l’exonération à vie des gains en capital lors de la vente éventuelle des actions. La possession de biens immobiliers ou d’entreprises dans plusieurs provinces, en particulier au Québec, peut entraîner des règles juridiques et successorales différentes et nécessite généralement une coordination entre les conseillers de chaque juridiction.

Les enjeux émotionnels sont également plus importants. Nos clients se posent souvent les questions suivantes:

  • Combien pouvons-nous dépenser maintenant, tout en sécurisant notre avenir financier ?
  • Comment traiter nos enfants équitablement, alors que certains travaillent au sein de l’entreprise et d’autres non ?
  • Comment soutenir un enfant qui a besoin de plus d’aide, sans susciter le ressentiment de ses frères et sœurs ?

Ces questions vont bien au-delà de la constitution d’un portefeuille. Il y est question de valeurs, de relations et de communication familiale. Dans ce contexte, on comprend aisément que les décisions d’investissement puissent sembler intimidantes, voire même paralysantes. C’est aussi la raison pour laquelle les « erreurs d’investissement » les plus coûteuses pour les familles fortunées tendent à suivre des schémas récurrents.

Erreur n° 1 – Sous-estimer l’impact fiscal

L’erreur : Prendre des décisions d’investissement et d’affaires, et ne se renseigner sur leur impact fiscal qu’après coup.

Pour bon nombre de familles fortunées, les impôts sont l’une des plus importantes dépenses récurrentes. Et pourtant, les décisions d’investissement sont parfois prises sans tenir compte de leur interaction avec la réglementation fiscale. Voici quelques exemples:

  • Prendre des décisions d’investissement dans une entreprise, une fiducie et un compte personnel de façon individuelle (en silo), en faisant fi de leur interconnectivité.
  • Commencer à planifier les gains en capital sur la vente d’une entreprise, d’un chalet ou d’un bien immobilier locatif uniquement au moment de la transaction.
  • Détenir les mauvais types d’investissements dans le mauvais genre de compte, ce qui peut donner lieu à des impôts annuels plus élevés que nécessaire.

Prenons le cas classique d’un propriétaire d’entreprise qui prévoit de vendre sa société dans quelques années, et qui ne prend ni le temps d’en examiner attentivement la structure ou le prix de base rajusté des actions, ni même la manière dont le produit de la vente sera versé à la famille. Pour avoir le maximum d’impact sur la gestion fiscale, il faut y voir en amont, bien avant la vente. Mais dans la réalité, la phase de planification commence souvent très tard dans le processus.

Une approche plus réfléchie et soucieuse de la fiscalité ne signifie pas qu’il faille explorer toutes les pistes possibles. Il s’agit plutôt de décider quels placements doivent être investis dans des régimes enregistrés ou dans des sociétés ou dans des comptes personnels en fonction de leurs caractéristiques fiscales et de votre horizon temporel. Dans certains cas, il peut être avisé d’avoir recours à des stratégies de fractionnement du revenu ou de taux prescrit, et d’intégrer des dons de bienfaisance dans le plan financier, par exemple en faisant don de titres à forte valeur appréciée plutôt que de l’argent comptant. La plupart des occasions manquées ne le sont pas parce qu’elles sont complexes, mais plutôt parce que personne n’a une vue d’ensemble de la situation.

Erreur n° 2 – Penser que vous êtes diversifié, alors ce n’est pas le cas

L’erreur : Croire que vous êtes bien diversifié parce que votre portefeuille détient plusieurs placements, alors que votre patrimoine global reste concentré sur les mêmes secteurs, régions ou types d’actifs.

Plusieurs familles prospères investissent tout naturellement une grande partie de leur patrimoine dans ce qui a fait leur succès, comme la société d’exploitation, un secteur d’activité spécifique ou l’immobilier. Sur papier, elles peuvent sembler diversifiées parce qu’elles détiennent plusieurs fonds communs de placement ou des FNB. Mais dans les faits, leur exposition globale peut malgré tout rester fortement liée à un secteur, une zone géographique ou un type de risque. Un entrepreneur dans le domaine du développement immobilier canadien, dont le portefeuille personnel est investi dans les banques canadiennes et dont les biens locatifs se situent dans la même région, est fortement exposé à une partie de l’économie canadienne.

La surconcentration n’est pas toujours une mauvaise chose. Elle doit toutefois être délibérée, mesurée et surveillée. La diversité est encore plus cruciale lorsque les familles ont accès à des opportunités privées ou alternatives telles que des fonds, des partenariats immobiliers ou des transactions directes. Ces stratégies peuvent avoir leur place au sein d’un portefeuille, mais uniquement si elles sont évaluées dans le contexte de l’ensemble du portefeuille.

Questions utiles à se poser :

  • Pouvons-nous accéder facilement à ce capital en cas de besoin, et cela correspond-il à nos besoins de liquidités escomptés ?
  • Quel pourcentage de notre valeur nette cela représentera-t-il si les choses ne se déroulent pas comme prévu ?
  • Dans quelle mesure cet investissement chevauche-t-il notre société d’exploitation et nos autres avoirs ?

Les meilleurs résultats sont obtenus lorsque tous vos investissements sont soumis à la même discipline : des critères clairs, une diligence raisonnable réfléchie et un rôle défini dans votre stratégie globale.

Erreur n° 3 – Séparer les décisions de placement de la planification patrimoniale générationnelle

L’erreur : Gérer vos investissements sans tenir compte de la manière dont votre patrimoine sera éventuellement transféré, géré et utilisé par la prochaine génération.

Les décisions d’investissement s’inscrivent dans un contexte plus large de dynamique familiale et d’intentions à long terme. Les parents peuvent être à l’aise avec un certain niveau de risque, car ils sont les artisans de leur propre fortune. Les enfants, qui n’ont connu que la sécurité financière, peuvent avoir un niveau de confort différent. Certains membres de la famille peuvent être plus attirés par l’entrepreneuriat, tandis que d’autres préfèrent la sécurité ou la philanthropie.

En l’absence d’un forum pour discuter de ces différences, les présomptions gouvernent. Les enfants adultes pourraient ne pas comprendre pourquoi le capital est préservé plutôt que distribué. Les parents craignent peut-être que leurs enfants ne soient pas prêts à assumer ces responsabilités. Ce genre de tensions peut influer de façon sournoise les choix d’investissement, par exemple en évitant des changements nécessaires ou, à l’autre extrême, en faisant des dons sans encadrement clair.

Les structures juridiques véhiculent également des messages. Les fiducies, les conventions d’actionnaires et les stratégies de donation indiquent comment la famille entend gérer et partager sa fortune. Retarder cette planification peut créer un flou quant à l’autorité décisionnelle si un parent est déclaré inapte. Il règne alors une confusion quant à la propriété et au contrôle de l’entreprise familiale, et il en résulte des conséquences fiscales moins favorables que celles qui auraient pu être obtenues si la planification avait été effectuée plus tôt.

Il est tout aussi important de préparer la prochaine génération à travailler avec les structures mises en place. Cela implique qu’il faut commencer à partager graduellement les informations, et aussi à impliquer les plus jeunes membres dans les activités philanthropiques de la famille ou encore leur confier la responsabilité d’une partie des actifs tout en leur octroyant soutien et instructions claires. À long terme, l’expérience pratique et les conversations ont souvent autant d’importance que les outils juridiques eux-mêmes.

Erreur n° 4 – Se fier à des conseils disparates, plutôt qu’à une équipe coordonnée

L’erreur : S’attendre à ce que les divers conseillers individuels fassent un excellent travail dans leur domaine, sans pour autant s’assurer que quelqu’un veille à coordonner leurs actions.

La plupart des familles fortunées travaillent déjà avec des professionnels compétents. Il peut s’agir d’un comptable, d’un avocat et d’un ou plusieurs gestionnaires d’investissement. Le problème n’est pas dans la qualité du travail de chacun, mais plutôt dans le manque de coordination entre eux.

Un comptable peut se concentrer sur les déclarations annuelles, un avocat sur des transactions spécifiques et un gestionnaire de placements sur la performance du portefeuille. Sans une personne pour superviser l’ensemble, d’importantes questions peuvent passer inaperçues. Une nouvelle société de portefeuille peut être créée sans que la stratégie d’investissement ne soit réexaminée; un changement de portefeuille peut être effectué sans tenir compte de l’impact sur les futurs plans successoraux; les situations interprovinciales, en particulier celles impliquant la province de Québec, peuvent également mettre en lumière ces lacunes.

Il n’est pas réaliste d’attendre d’une seule personne qu’elle maîtrise toutes les disciplines à un niveau élevé. Il est plus réaliste que quelqu’un veille à rassembler les bonnes personnes lorsque des décisions importantes sont prises et qu’elles travaillent ensemble à partir d’une compréhension commune de la structure et des objectifs de la famille.

Lorsqu’il s’agit de grandes fortunes, certaines familles créent leur propre bureau de gestion de fortune dédié à leur seule famille. Mais pour beaucoup d’autres, un cabinet spécialisé regroupant toutes les compétences essentielles sous un même toit est plus approprié. Le Cabinet financier KERR fournit des services de planification financière, de gestion des investissements, de fiscalité et de comptabilité, d’aide à la planification successorale et d’exécution, ainsi que des services de gouvernance familiale. Nous coordonnons ensuite nos services avec des avocats externes et autres spécialistes, selon les besoins. Pour les familles ayant des situations plus complexes, nous pouvons agir comme plaque tournante, en veillant à ce que tous les conseillers travaillent à partir d’un plan commun et en réévaluant régulièrement la validité des stratégies du plan financier global. L’accent est mis sur la structure, la communication et le processus, et non sur le remplacement des relations existantes.

Erreur n° 5 – Laisser les émotions prendre le pas sur un plan mûrement réfléchi

L’erreur : Laisser la peur, l’excitation ou la pression des pairs à court terme dicter des décisions qui ne s’inscrivent pas dans la stratégie à long terme.

Même l’investisseur expérimenté peut se laisser influencer par l’effervescence du moment. La volatilité des marchés, les événements géopolitiques ou les conversations avec des amis peuvent déclencher de vives réactions. Qui n’a jamais vendu des actifs de qualité en période de ralentissement, ou gardé un investissement de longue date longtemps après que son rôle ait changé, ou encore poursuivi une idée nouvelle ne faisant pas partie du plan initial?

Ces réactions sont humaines. La question n’est pas de savoir si des émotions surgissent, mais s’il existe des garde-fous pour les empêcher de dicter l’ensemble de la stratégie. L’un de ces garde-fous les plus efficaces est de mettre par écrit une déclaration de politique d’investissement pour définir les objectifs, la composition cible des actifs, les paramètres de risque, les besoins de liquidité, ainsi que les rôles et responsabilités de chacun.

Pour les familles qui possèdent plusieurs comptes et entités, une déclaration de politique d’investissement peut être créée au niveau de l’ensemble de la famille, puis adaptée à chaque structure. Lorsque les marchés sont instables ou que les circonstances changent, la politique d’investissement devient un point de référence. Elle permet de centrer les discussions sur la pertinence de la stratégie plutôt que sur les émotions du moment.

Comment réduire ces risques

Considérées dans leur ensemble, ces cinq erreurs ont un point commun : elles ont tendance à se produire lorsque personne n’a une vue d’ensemble de la situation.

Pour les réduire, il faut commencer par constituer une équipe de conseillers fiables et coordonnés, laquelle comprendrait typiquement des conseillers fiscaux et comptables qui comprennent les sociétés privées et les fiducies; des conseillers juridiques spécialisés en matière successorale et d’entreprise, et une expertise transfrontalière au besoin; des professionnels de l’investissement capables de travailler sur plusieurs entités et classes d’actifs; et un conseiller en planification financière ou en gestion de patrimoine familial (ou Family Office) pour harmoniser les différents éléments et faciliter la communication.

Considérer votre plan comme un document évolutif est tout aussi important. Les règles fiscales changent, et les entreprises sont vendues, développées ou liquidées. Les familles connaissent des mariages, des naissances, des problèmes de santé et d’autres événements de la vie. Un examen régulier permet de vérifier que stratégie d’investissement, plans successoraux et structures d’entreprise soutiennent toujours vos objectifs, d’identifier de nouveaux risques ou opportunités, et de réviser les hypothèses sur les dépenses, donations et héritage.

En conclusion : Les investisseurs les plus expérimentés ne cessent d’apprendre

Les familles qui gèrent leur patrimoine avec succès depuis plusieurs générations partagent certaines caractéristiques. Elles sont curieuses. Elles recherchent des points de vue éclairés. Elles savent s’adapter aux changements tout en restant fidèles à leurs principes.

Aucun plan ne peut éliminer l’incertitude. Cependant, en considérant les aspects fiscaux, la diversification, la dynamique familiale, la coordination des professionnels impliqués et la prise de décision émotionnelle, on peut limiter les erreurs évitables et prendre des décisions plus avisées.

Si, en réfléchissant à votre propre situation, vous reconnaissez certains de ces schémas de pensée, il peut être utile d’en parler avec votre équipe de conseillers actuelle. Une conversation franche est souvent la première étape vers une structure plus adaptée à votre famille, à votre entreprise et à l’héritage que vous souhaitez bâtir.

Publié le : 25 décembre 2025